Pour un engagement politique des bibliothèques

(contribution au Congrès ABF 2012: La Bibliothèque, une affaire publique)

Panneau Danger
photo Joelk75 http://www.flickr.com/photos/75001512@N00/

Les résultats du premier tour des élections présidentielles 2012 confirment un enracinement et une diffusion géographique du vote d’extrême droite. Il ne faut pas se voiler la face en prétextant un vote protestataire, j’ai la conviction que nous sommes dans un vote d’adhésion aux discours simplistes et démagogiques.

Les médias, en particulier la télévision, survolent et schématisent beaucoup de sujets de sociétés importants. Les faits divers s’enchaînent pour maintenir ce sentiment d’insécurité si subjectif et si difficile à contrer avec des arguments rationnels sur la baisse mathématique des crimes et des délits violents… Les difficultés et les peurs (emploi, déclassement,…) liées à la crise économique font chercher des boucs émissaires et facilitent l’adhésion à des solutions caricaturales…

Il me semble urgent et vital que les bibliothèques deviennent un lieu de parole et de débat. Il s’agit de mettre en perspective un sujet politique, d’apporter avec pédagogie une profondeur de réflexion face au temps court des médias et surtout de favoriser l’expression des idées de chacun même si cela ne sera jamais simple à gérer.

[auto-promo] Je voudrais à ce sujet témoigner de la réussite d’une animation de la Médiathèque Départementale du Haut-Rhin organisée depuis 3 ans. Nous avons successivement abordé la biodiversité, l’énergie et le sexe. Dès la première édition l’écho a été important auprès du public tant au niveau de la fréquentation que des retours qualitatifs (satisfaction sur les informations et sur l’espace de débat,…). La dernière édition sur le sexe a pulvérisé tout nos records et l’écho dans la presse locale est positif et inattendu… voir le bilan ici. Nous constatons aussi une fidélité qui s’installe d’édition en édition et quelques personnes assistent à plusieurs soirées d’une même édition. “On vient à différentes soirées car on sait que cela sera bien”… [/auto-promo]

Il nous faut bien sûr d’abord convaincre les directeurs généraux et les élus d’aborder certaines questions. Il pourrait refuser par crainte de choquer des électeurs potentiels. A nous d’être persuasif, convaincant et persévérant. L’idéal serait de les associer au contenu et à la manifestation elle-même…

Ensuite l’enjeu est de dépasser le public habituel des bibliothèques, les CSP+, afin de semer une graine permettant de faire germer des doutes face au populisme. Même si tous les publics visés ne se déplacent pas, un titre provocateur ou donnant un point de vue comme “Trop d’étrangers en France: vérité ou foutaise?” et des comptes-rendus bien fait dans la presse locale pourrait être une bonne stratégie. Pourquoi pas une synthèse de livres parus sur l’insécurité dans le journal de notre collectivité? Il y a certainement d’autres idées à partager dans ce domaine. Là où l’exercice sera difficile, c’est d’avoir un point de vue afin d’ouvrir le débat mais de ne pas pouvoir être trop facilement taxé d’une approche partisane…

Mais il me semble bien qu’il n’y ait pas d’alternatives si nous voulons pouvoir nous regarder dans une glace dans 5 ans. Alors prenons des risques, ne nous contentons plus de consensuelles soirées littéraires, contées ou d’ateliers scientifiques mais prenons à bras le corps des sujets de société et osons le débat car je suis persuadé que les citoyens sont demandeurs. Apportons notre pierre à l’édifice permettant d’instiller au moins le doute voire plus auprès de ceux qui sont séduits par les idées d’extrême droite. Nous défendrons ainsi les valeurs de la république, celles des services publics en somme…

8 pensées sur “Pour un engagement politique des bibliothèques”

  1. Suis bien d’accord que l’enjeu est de dépasser le public habituel des BM en permettant (rendant?) à la bibliothèque sa fonction d’agora publique en provoquant le débat, mais concrètement il nous faut surtout collaborer avec des animateurs de poigne car l’expérience montre qu’un débat peut vite partir en déconfiture s’il est mal animé ! Alors c’est quoi un bon débat ? un bon sujet ou une bonne animation ? un peu des deux, non ?…
    Les idées on en a, des moyens pas toujours.

  2. Témoignage d’actions plutôt réussies (entre 30 et 100 personnes, une moyenne de 80)en nombre et très vivantes en discussions.
    A Conflans, nous avons commencé par une rencontre Israël/Palestine qui mettait en présence Pierre Vidal-Naquet et Elias Sambar il y a 8 ans, depuis, nous travaillons par cycles (Homme et société, Développement Durable, la mondialisation) qui comprennent chacun 3 à 5 rencontres. Il y a eu de très belles rencontres, je pense à JC Delarue sur les prisons de la République, Danièle Linhart sur la souffrance au travail…
    Le public qui vient est pour une part constitué d’habitués pas toujours CSP+, des militants d’associations,des gens qui passaient par là et aussi des gens inattendus comme un monsieur assez indigent qui ne rate ni ces débats ni les rencontres littéraires avec Jeanne Benammeur, Charles Juliet ou Marie-Hélène Lafon.
    Nous souhaitons mener un partenariat avec un intellectuel (sociologue sans doute) dans un genre de « résidence de société » dans l’objectif de travailler avec les partenaires sur la ville, autour d’une thématique. On prévoirait rencontres, ateliers, groupes de réflexion…
    Nous sommes en pleine réflexion/action sur le sujet et ravis que tu le portes publiquement. Merci à toi
    Hélène

  3. Bis
    Je suis d’accord qu’il faut trouver un bon modérateur pour animer ces débats, on hésite quant à nous entre garder celui qui est bien au risque de « ronronner » à un moment, ou courir des risques à chaque fois et j’avoue que c’est une solution fatigante. On travaille souvent avec un journaliste des Inrock, Jean-Marie Durand pour ne pas le nommer, et c’est très bien. Il est facilitateur certaines fois pour les invitations mais les choix des thématiques et des invités sont faits par des collègues en interne.

  4. Bonjour,

    Il est assez surprenant de vous voir monter aussi au créneau et prôner une certaine forme d’engagement. Jadis, vous mettiez un point d’honneur à rester sur le terrain professionnel. Il y a donc évolution – dans le bon sens, nonobstant la timidité de vos propositions et le caractère singulièrement restreint de votre ouverture aux questions politiques.

    Néanmoins, j’aimerais vous poser cette question (n’y voyez aucune malice) : pensez-vous sincèrement susciter dans la profession autre chose que l’ennui ? A l’heure où l’introduction du « ludique » constitue l’unique préoccupation des gens du métier, est-il raisonnable de penser qu’on puisse intéresser les collègues à autre chose que le jeu vidéo ?

    Cordialement.

    FA

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